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Entre mythe et réalité : Tanger,ville de l’amour et de la déchirure

Par Camilla M. Cederna (Université de Lille, France)

camillaCertaines villes sont devenues des lieux topiques et utopiques dans l’imaginaire de la Méditerranée. Comme d’autres lieux stratégiques tel la Sicile et le détroit de Messine, Tanger, grâce à sa situation géographique, donnant sur le détroit de Gibraltar, porte d’entrée de la Méditerranée occidentale, présente toutes les caractéristiques d’un espace autant désiré que redoutable, à la fois riche de promesses et de dangers. Lieu de transition, de circulation et d’échanges de cultures, entre passé et présent, Orient et Occident, Nord et Sud, océan Atlantique et Méditerranée, mais aussi de la fracture, desnaufrages et de l’exil. L’écrivain italien Vincenzo Consolo représente dans plusieurs lieux de son oeuvre le détroit de Messine, entre mythe (Scylla et Charybde) et histoire, comme lieu de division, de fracture et de conflits(De ce côté du phare, 1999). La dramaturge Lina Prosa, dans Lampedusa Beach et sa trilogie, théâtralise la violence de l’histoire (guerres, conflits de cultures, religions, migrations).

De ses origines mythiques situant sa fondation dans la violence et même le viol, à sa dimension historique et culturelle, ces différents traits, souvent paradoxaux, ont été célébrés, décrits, représentés dans la plupart de récits et de réflexions consacrés à cette ville, contribuant à la définir en tant qu’espace à la fois mythique et historique, réel et imaginaire.

Au croisement de l’histoire et de la légende, cette ville de l’échange et de la circulation, est en même temps le lieu de la fracture et de la séparation: avec ses quatorze kilomètres de la mer du détroit qui la séparent du Continent européen, structurant la conscience des ses habitants et de ses voyageurs. Terre de misère, « terre fêlée, sèche, désolée », comme écrit Tahar Ben Jelloun, qui a nourri  son fils naturel et adoptif, l’écrivain symbole Mohamed Choukri, elle est aussi un lieu de grande création artistique et littéraire, où se multiplient les langues, les cultures, les perceptions diverses, qui se superposent, s’effleurent, se confrontent et se cherchent sans cesse. Ville plurielle et en mouvement qui a été si bien définie par Roland Barthes comme « ville de dérive » danssesNouveaux Essais critiques:

Il existe des villes de Dérive : ni trop grandes, ni trop neuves, il faut qu’elles aient un passé (ainsi Tanger, ancienne ville internationale) et soient cependant encore vivantes ; villes où plusieurs villes intérieures se mêlent ; villes sans esprit promotionnel, villes paresseuses, oisives, et cependant nullement luxueuses, où la débauche règne sans s’y prendre au sérieux.

C’est peut-être en raison de ce mouvement d’aller retour ou de dérive, cette pluralité, que Tanger a donné vie à une série très riche de représentations et d’images, écrites et iconographiques, à travers la peinture, la photographie et le cinéma. Elle a toujours attiré nombre d’artistes et écrivainsdu monde entier, de l’Europe surtout et de l’Amérique, d’Eugène Delacroix à Alexandre Dumas, Mark Twain et Edith Warthon. Zoneinternationale entre 1923 et 1956, dans les années soixante elle a été élue lieu de résidence du mouvement hippie, des poètes de la Beat Generation, tels Allen Ginsberg, William Burroughs, Jack Kerouac, et d’écrivains comme Henry de Montherland, John Hopkins, Samuel Beckett, Roland Barthes, Jean Genet, Paul Bowles. Ville attirante, séduisante, mystérieuseaussi, renfermant un secret éternel, comme écrit Mohamed Choukri : « une ville qui ne divulgue jamais son secret éternel, une ville enfermée dans la mémoire constante de son silence-énigme, le charme et la sagesse ». Ou encore « Tanger est, dit-on, une ville mystérieuse, un lieu à la lisière du réel et de l’imaginaire qui a fini par brouiller les règles de lecture ? Parce qu’elle a abrité une multiplicité d’appartenances, de langues et de cultures, elle serait devenue, au fil du temps, une ville plurielle et par conséquent insaisissable » (Samrakandi Mohamed Habib et El KoucheBoubkeur).

Dans la plupart de récits qui lui sont consacrés, cette ville est représentée à travers des métaphores l’identifiant avec le genre féminin.A partir des tentatives d’expliquer son origine, perdue à jamais dans les abysses de multiples légendes, comme nous le montre Elisa Chimenti (Naples 1883-1969 Tanger),  femme de lettre et de pensée, érudite, âme de la ville, et dont la vie est elle-même devenue légendaire:

Bien que faisant partie du folklore marocain, le trésor des légendes tangéroises diffère de celui des autres régions du Maroc en ce qu’il n’est ni purement arabe ni entièrement berbère- la pensée mâle des Arabes, celle rude des Berbères s’arrêtent aux abords de Tanger, femme et voluptueuse- mais un amalgame de toutes les croyances que firent connaître à la ville […] les peuples dont elle fut la captive et l’aimée, car telle une courtisane antique initiée de bonne heure aux mystères d’Astarté et d’Adonis, cette reine de la Méditerranée parfumée comme la Sulamite du roi Souleiman de myrrhe, d’encens et de toutes sortes d’essences, sut de tout temps attirer l’étranger par son charme et lui demeurer fidèle, à quelques révoltes à quelques infidélités près.

Tanger la blanche, au visage pâle, « la perle du Nord »,  la perle du détroit … Ainsi la décrit Pierre Loti (1893) : « Des côtes sud de l’Espagne, d’Algésiras, de Gibraltar, on aperçoit là-bas, sur l’autre rive de la mer, Tanger la Blanche ». Souvent à travers des personnifications en tant que femme, aimée, aimante, prostituée, parfoispar le biais d’images renvoyant aux zones génitales ou à d’autres parties du corps de la femme. Dans le mots d’Henry de Montherland (1930): « La mer, par la perspective, semblait suspendue au-dessus de la ville. D’un seul regard on embrassait l’Europe et l’Afrique, l’Atlantique et la Méditerranée, avec, les joignant, pâle dans le crépuscule, le détroit, comme un bras nu de femme ». Tanger, ville ouverte qui « s’est trop offerte, s’est trop donnée. Par trop d’amour, prostituée et répudiée, selon certains jaloux de sa beauté », comme écrit Rachid Taferssiti dans l’introduction au beau recueil de récits et de photographies en hommage à Mohamed Choukri disparu en 2003, et à sa ville (Mohamed Chukri et Tanger. L’écrivain et sa ville, 2008). Ville pour laquelle l’écrivain se serait même « saoulé à mort par amour » : « Sa chère cité a-t-elle compati à ses souffrances ? C’est avec elle, en elle, qu’il vécut ses moments le plus difficiles. Choukri : c’est toute une vie avec Tanger. Alors, de quel autre amour pouvait-il se consumer ? ». La relation entre la ville et les artistes qui l’ont découverte et vécue est décrite comme une véritable expérience amoureuse. Femme aimée, elle peut aussi être abandonnée : « Ses grands amoureux sont tous partis », comme dit Paul Bowles dans Le Reclus de Tanger (1997). Enfin, ville de l’amour, mais aussi de la trahison, selon Jean Genet : « De la côte espagnole, Tanger me paraissait une cité fabuleuse. Elle était le symbole même de la trahison »(Journal d’un voleur, Paris, 1949). Ou encore, une ville/femme dont le mythe, selon Juan Goytisolo « réside dans sa beauté qui a su résister au passage du temps ».Ou bien c’est son identité contradictoire, voire paradoxale, lieu de la rencontre des opposés, source et victime de la violence qui est mise en relief par l’écrivain tangérois Younisos: « De retour à Tanger j’exulte d’horreur. Car Tanger, bien réelle, est aussi horrible que belle. Regardez sa lumière : le bleu et le blanc, telles de longues lames scintillantes, me charcutent les viscères ». Immédiatement après cette exclamation, le même écrivain nous offre une image de la ville en femme voluptueuse en train de se faire violer par les éléments naturels dans tout l’espace qui l’entoure. Le détroit même est représenté comme l’organe sexuel de la ville désirante et sensuelle :

Le détroit, énorme déchirure tellurique, telle la fente fauve et béante d’une créature atrocement voluptueuse, affreusement belle et succulente, le détroit de Gibraltar, dis-je, et hautement libidinal. Il charrie le désir du nord et du sud, mêle les vents, croise les courants, brasse les corps, et avale les cadavres des rêveurs concupiscents.

Parfois, elle peut-être aussi le lieu même de la confusion des genres, comme le montre Roland Barthes, lors de son séjour dans cette ville en 1969-1970 : « Selam, vétéran de Tanger, s’esclaffe parce qu’il a rencontré trois Italiens qui lui ont fait perdre son temps : “Ils croyaient que j’étais féminine !”»

Enfin, à cette ville et à ses déchiruresentre le mythe et l’histoire, le dramaturge tangérois Zoubeir Ben Bouchta a consacré toute son oeuvre, d’une grande profondeur et originalité. Au cœur de plusieurs de ses pièces, la question des genres, de leur relation est souvent enracinée dans l’espace réel et imaginairede la ville de Tanger et de son temps, historique et mythique (nature et culture).A travers les personnages et leurs actions, l’auteur développe une réflexion qui porte surles difficultés, la douleur et les conflits, les sentiments à la fois d’amour et de haine, de tendresse et d’hostilité, qui sont au cœur de la relation entre l’univers féminin et masculin, tout en dénonçant les instances du pouvoir qui s’opposent à la réalisation des rêves d’amour et d’humanité de ses personnages. Je pense ici notamment à la relation entre les genres dans l’espace, dans deux de ses pièces : Tingitanus et Lalla J’mila. Si dans Tingitanus, le mythe de l’origine de la ville est associé au viol et à l’enlèvement de Tingis, de la part d’Hercule, dans Lalla J’Mila, ce sont la culture et les institutions patriarcales de la société marocaine contemporaine qui sont dénoncées avec force, en tant que forces de discrimination et violence à l’égard des  femmes.

  • Roland Barthes, Nouveaux Essais critiques, 1953.
  • Roland Barthes, Incidents, Paris, Seuil, 1987.
  • Zoubeir Ben Bouchta, Tingitanus, 2011, Lalla J’mila, 2004.
  • TaharBen Jelloun, « Le texte nu », dans Mohamed Chukri et Tanger. L’écrivain et sa ville, Rachid Ouettassi et Rachid Taferssiti (éds.), Tanger, 2008.
  • Elisa Chimenti, « La légende de Tanger », Anthologie, Editions du Sirocco-SensoUnico Editions, Maroc, 2009.
  • Mohamed Choukri, « Tanger le mythe, pourquoi ? », dans Mohamed Chukri et Tanger.
  • Mohamed Choukri, Paul Bowles, le reclus de Tanger, Paris,
  • JeanGenet, Journal d’un voleur, Paris, 1949.
  • Le gôut de Tanger, textes choisis et présentés par Clémence Boulonque, Paris, Mercure de France, 2004.
  • Younisos, « Lumière sanguinolante », dans « La ville », Nejma, revue littéraire, n° 5, printemps 2011.
  • PierreLoti, Au Maroc, 1893.
  • Henry de Montherland, « Un Noël à Tanger », Lumière et Radio, n° 16, décembre 1930.
  • Mohamed Habib Samrakandi et Boubkeur El Kouche, « Tanger au miroir d’elle-même », Horizons magrébins. Le droit à la mémoire, n° 31/32, printemps 1996.

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